La mascarade du Grand débat Macron : changer pour que rien ne change !


Répression d’une violence sans précédent d’un côté, « grand débat » de l’autre, Macron cherche à reprendre la main, après les premiers reculs qu’il a dû concéder au mouvement des GJ.

Mais ce grand débat permettra-t-il de modifier la politique du gouvernement, ou vise-t-il au contraire à la légitimer ? La simple lecture du dossier du débat ne laisse pas de doute sur la réponse.

Un débat « exemplaire » dans sa conception ?

C’est, du moins, ce qu’on voudrait nous faire croire. Mais Macron a déjà annoncé qu’il ne changerait pas de politique ! Dès lors, à quoi sert réellement ce débat ? On est en droit de se poser la question.

Comment penser aussi, ne serait-ce qu’un instant, que ce débat sera mené dans des conditions de neutralité et de transparence ? C’est le gouvernement qui cadre le débat, définit les questions (plus de 80!), encadre son déroulement, nomme les « garants » – dont deux membres dudit gouvernement – qui vont le suivre et contrôler la synthèse et qui, à la fin, décidera des suites qu’il donne. Bref, un Etat juge et partie, du début à la fin, qui n’a pas voulu s’encombrer de la Commission Nationale du débat public et de ses règles trop contraignantes (pour lui).

« Et dans le même temps », il continue de pousser ses contre-réformes sur les services publics, les retraites, la Sécurité Sociale, il prépare une loi dite « anti-casseurs » pour réduire le droit de manifester !

Telle est la réalité de la duplicité du gouvernement.

Des questions orientées et révélatrices des intentions du gouvernement

Ce débat se voulait une réponse aux demandes et aux propositions exprimées par le mouvement des GJ, soutenu par la majorité de la population.

La matière était riche : les nombreux cahiers de doléances (résumées notamment dans les 42 propositions), l’enquête menée sur 653 ronds-points, l’ensemble faisant apparaître très clairement de grandes priorités. le pouvoir d’achat et la justice sociale, le développement des services publics, la justice fiscale et environnementale, l’affirmation de la souveraineté du peuple face à une classe politique qui ne le représente plus.

Cependant, le document du débat produit par le gouvernement va présenter les choses à sa manière, en en trahissant l’esprit, afin de conduire le lecteur et la lectrice pas assez attentifs dans le sens qui l’arrange. Chacun.e peut le vérifier. Nous donnons ici quelques exemples.

Transition écologique : où est-il question de justice environnementale ?

Les comportements individuels, et les moyens de les changer, sont au cœur du questionnaire. Chacun.e a, bien entendu, un rôle à jouer dans la transition écologique, mais il est désormais clair que transition écologique et justice sociale sont liées.

Chacun.e peut constater qu’inégalités sociales et environnementales vont de pair. Ce sont les classes populaires qui subissent un environnement dégradé, logements insalubres, précarité énergétique, « malbouffe », 3 heures de transports ou plus tous les jours pour se rendre au travail. Elles sont aussi les plus exposées aux conséquences du changement climatique. Changer cette situation implique une action politique volontariste bien plus large que des mesures individuelles, qui touchent aussi au cadre de vie et à l’aménagement du territoire.

Enfin, on ne peut parler de transition écologique sans parler des grands acteurs que sont les firmes multinationales, qui décident de notre modèle de développement et sont souvent en même temps de gros pollueurs : compagnies pétrolières, agro-chimie, compagnies aériennes et de transport maritime, banques d’affaires, etc. Et la formulation de la question 15 (« que faudrait-il faire pour protéger la biodiversité et le climat tout en maintenant des activités agricoles et industrielles compétitives par rapports à leurs concurrents étrangers, notamment européens ? ») montre bien où va la priorité du gouvernement.

Les citoyen.ne.s ont leur mot à dire sur les traités de libre-échange qui tirent vers le bas les normes sociales et environnementales, sur l’interdiction du glyphosate, sur qui doit payer la taxe carbone, dont bizarrement les acteurs précédents sont exonérés !. N’hésitons pas à le faire !

Fiscalité : réduction des services publics ou justice fiscale ?

Le questionnaire de Macron « oublie » la question du SMIC (abordée dans aucun des thèmes), à un moment où les inégalités explosent. OXFAM nous révèle en effet que 26 milliardaires possèdent autant de richesse que la moitié la plus pauvres de l’humanité, soit 3,8 millions de personnes ; et les écarts ne font que s’accroître. L’égalité était un point majeur des revendications des GJ, pas pour Macron.

La justice fiscale n’est jamais présentée comme un objectif, l’introduction de la fiche est une charge contre les impôts, confondus d’ailleurs dans un même paquet avec les cotisations sociales, qui sont des salaires différés et non une « charge » !

Et la ficelle est grosse : « si vous voulez payer moins d’impôts », dit-il, « alors dites moi quels services publics vous supprimez ».

Il y a pourtant une autre solution : faire payer les riches en rétablissant l’ISF, supprimer le CICE (que le gouvernement vient de transformer en baisse pérenne des cotisation patronales) qui ne fait qu’engraisser les actionnaires, lutter vraiment contre la fraude fiscale. Avec ces mesures, plus de déficit public et de l’argent pour développer les services publics. Voilà ce qu’il faut répondre à Macron !

Une démocratie qui ignore la souveraineté du peuple

Cette partie le questionnaire développe des questions peu ou pas du tout abordées par les GJ, comme la laïcité et les migrations, ressortant à cette occasion les vieilles idées de la droite sur les quotas annuels de migrants et l’imposition de contreparties à celles/ceux qui bénéficient de la solidarité (alors que ce même gouvernement trouve naturel de réduire les impôts des riches sans rien leur demander en échange) .

La question de la démocratie, en revanche, est abordée « a minima ». Aucune des propositions mises en débat ne reprend les propositions des GJ, à commencer par le RIC, car il ne s’agit pas pour Macron de reconnaître la souveraineté du peuple : pour lui, tout le pouvoir vient d’en haut (sous la royauté, il était de droit divin).

Il est tout au plus concédé quelques améliorations de la démocratie représentative, comme l’introduction de la proportionnelle aux élections nationales, qui à elle seule ne changera rien aux pratiques. Rien non plus sur le contrôle des élus, ou pour réduire l’influence des lobbies sur le personnel politique et la haute administration. Et la manière dont le présent débat est mené inspire les plus grands doutes sur la « démocratie plus participative » de la proposition 11.

En fait, les politiques libérales menées depuis plus de 40 ans ont donné le pouvoir économique aux grandes firmes multinationales et par suite un poids politique majeur, réduisant la démocratie à une démocratie de façade. La lutte pour la démocratie est aussi une lutte pour contrôler l’économie. Il ne faut pas s’étonner si cette question n’apparaît pas dans le questionnaire de Macron.

Organisation de l’Etat et des services publics : où est le/la citoyen.ne dans tout cela ?

Cette partie est aussi indigente que les précédentes et est dans la ligne du rapport CAP 2022. Les nombreuses luttes collectives qui se développent un peu partout dans les territoires pour conserver les services publics, pour rendre au public la gestion de l’eau, ne peuvent être ignorées du gouvernement. Mais son questionnaire vise à savoir jusqu’à quel point la réduction des services publics – le projet du gouvernement – peut être tolérable. Ce questionnaire fait écho à celui sur la fiscalité : dans un premier temps, on fait passer l’idée de la réduction des services publics ; dans un second, on voit comment comment le faire sans susciter de réactions.

Et pendant ce temps, les privatisations avancent, Aéroport de Paris, les grands barrages, la Sécurité sociale qui est détricotée…

Dans cette partie, comme dans l’ensemble de la consultation, tout est fait pour « dépolitiser » le débat, pour le rendre « technique », en s’adressant à l’usager/usagère ou au/à la contribuable isolé.e.s, mais jamais au citoyen et à la citoyenne. Il n’est pas question de faire des services publics le « bras armé » de la transition écologique, Macron comptant pour cela sur le secteur privé. Il n’est pas question non plus de donner aux citoyen.ne.s le rôle qu’ils/elles devraient avoir dans l’élaboration des politiques et dans la gestion des services publics, aux côtés de leurs agent.e.s.

En conclusion

Faut-il participer alors à ce débat, où l’on voit que les dés sont pipés ?

Macron s’adresse aux individus isolés, définit un cadre contraint, orienté et aseptisé, dans lequel les absences sont aussi importantes que les questions posées. Ces règles, décidées unilatéralement, sont un piège dans lequel il ne faut pas tomber. Que faire alors ?

L’appel des GJ de Commercy pour l’élaboration d’une plate-forme commune à partir des cahiers de doléances rédigés par la « base » est la meilleure des méthodes, tant sur le fond que par son caractère exemplaire de démocratie en action. Cette plate-forme commune, élaborée de cette manière collective, a une signification beaucoup plus forte que celle de personnes isolées, car elle parle de politique. C’est ce langage qu’il convient de porter, sous des formes diverses, tout au long des deux mois du « grand débat ».

Jean Lafont