Ecologie et Services publics, même combat !

Contribution de Jean LAFONT

I – Une civilisation face aux limites de la planète et de sa condition humaine et profondément inégalitaire

Les rapports entre l’espèce humaine et la nature sont devenus la question centrale du XXIè siècle, qui va déterminer l’avenir de l’humanité. La notion même de « progrès », promesse de notre civilisation capitaliste, est interpellée par les premières catastrophes dues au changement climatique et par la disparition à un rythme inouï des écosystèmes et des espèces qui leur sont liées. Notre espèce est confrontée, pour la première fois de son histoire, aux limites de la planète, au risque d’effondrement de ses sociétés.

Une techno-science qui échappe au contrôle démocratique engendre de nouveaux risques, créés par les technologies : nucléaire, accidents industriels, maladies liées la malbouffe, OGM, nanotechnologies, bientôt l’être humain « augmenté », etc.

Toutes ces questions, à l’échelle locale ou globale, nourrissent les combats des écologistes. Ces derniers, de plus en plus nombreux, constatent la dimension sociale de ces problèmes. Ce sont les populations des pays du Sud et les plus pauvres dans les pays du Nord qui sont les plus exposées à ces risques. Et, ce système nous montre, chaque jour, combien l’exploitation du travail humain et le pillage de la nature vont de pair. Ce système a désormais établi son règne sur la terre, avec sa religion de la croissance, sa foi aveugle dans le progrès technique, sa conquête permanente de nouveaux territoires, sa volonté de domination de la nature et de tout le règne vivant.

La question, vitale pour l’humanité, se pose alors : ce système peut-il, par lui-même, se réformer suffisamment pour changer de cap et se donner des limites ?

II – Un système incapable de se réformer par lui-même

L’oligarchie financière est devenue la classe dominante à l’échelle mondiale avec le tournant libéral du capitalisme dans les années 1980. Elle a renforcé peu à peu son influence et son contrôle sur les Etats, avec les conséquences que l’on connaît : traités commerciaux supprimant les barrières douanières et enlevant aux Etats le pouvoir de fixer des normes environnementales, sanitaires ou sociales qui limiteraient leurs profits, liberté des mouvements de capitaux, mise en place de systèmes de paradis fiscaux, privatisations à tout va, etc.

Le champ du politique s’est restreint ainsi peu à peu, le marché devenant la seule régulation ; les entreprises publiques, soumises à la concurrence, ont adopté les méthodes de leurs homologues privées.

Cette évolution se constate un peu partout, à des rythmes divers, mais c’est la tendance générale. Elle s’accompagne d’un recul de la démocratie. Le pouvoir des parlements s’efface au profit de l’exécutif et d’une haute administration travaillant en symbiose avec les lobbies, l’appauvrissement organisé des Etats sert à justifier les politiques d’austérité pour les peuples, les solidarités sociales sont démantelées. Il ne reste plus d’argent public pour financer les investissements utiles à la collectivité et l’Etat-providence. Ces politiques néolibérales sont présentées comme de simples choix techniques, sous prétexte qu’il n’y aurait pas d’alternative, donc pas matière à débat avec les citoyens sur les finalités des politiques, tout au plus à leur marge, sur leurs modalités de mise en oeuvre. C’est le règne des « experts », présentés comme indépendants.

Devant cet effacement du politique face au pouvoir des firmes transnationales, on a l’impression d’assister, comme dans un film qui tourne au ralenti, à la rupture l’une après l’autre des digues qui pouvaient encore s’opposer à l’effondrement des sociétés. L’Etat néolibéral se prive lui-même de ses leviers d’intervention au profit des marchés, il détruit les services publics et les systèmes de solidarité, il écarte les citoyens de la politique, il est devenu un adversaire.

Le sursaut ne viendra pas des classes dirigeantes, et les Etats sous influence des lobbies n’agiront que sous la pression de mouvements populaires puissants.

III – Les apports des mouvements écologistes à la transformation sociale

Dans cette situation à maints égards dramatique, on observe des évolutions positives dans la société à travers les luttes se réclamant de l’écologie, objet de ce texte. Ces luttes remettent en cause les finalités de notre modèle de développement, ses valeurs, le fonctionnement d’institutions qui laissent les citoyen.ne.s en dehors des choix fondamentaux et qui, derrière l’intérêt général, défendent souvent en réalité des intérêts privés, à l’échelle locale comme à l’échelle internationale.

Elles recouvrent des champs très larges, dans tous les compartiments de la vie sociale. On ne saurait tous les citer. On y trouve la recherche de modes de production, d’échanges et de consommation alternatifs, retrouvant les formes de l’autogestion et privilégiant la coopération face à la concurrence. Ou encore les nombreuses mobilisations contre le néolibéralisme « et son monde » sur des sujets comme le climat, la défense du vivant et la préservation de biens communs comme l’eau et les forêts, les grands projets inutiles et imposés, le nuclaire ; la dénonciation des scandales sanitaires ; l’inaction des pouvoirs publics contre la pollution de l’air responsable de 15.000 morts prématurées chaque année, l’usage des pesticides, ou les risques industriels, etc. Ces luttes ont pour cible les lobbies, mais aussi les pouvoirs publics qui, par leur attitude, montrent qu’ils ne sont pas « neutres » mais défendent le système.

L’exemple de la ZAD de Notre Dame des Landes est intéressante à plusieurs titres, notamment par la tentative de ses habitant.e.s d’élaborer un projet commun sur le territoire, avec des règles élaborées collectivement, dans la logique des démarches d’institution de « communs ». On n’est pas surpris de la réaction de l’Etat, qui ne peut tolérer qu’un territoire échappe à son autorité.

Ces luttes sont politiques, dans la mesure où elles refusent ce qui leur est présenté comme une « fatalité », elles remettent en cause le modèle de développement. La répression parfois violente de l’Etat montre la crainte que ces actions suscitent chez les classes dirigeantes. Dévoilant des complicités cachées avec les intérêts privés, des expertises « partiales », exigeant le droit de participation des citoyen.ne.s aux décisions qui les concernent, elles appellent à un réveil des citoyen.ne.s, dont beaucoup ont abdiqué de leur souveraineté au profit de l’Etat.

L’enjeu pour les agents des services publics n’est pas seulement d’obtenir le soutien des usagers à la défense et au développement des services publics, même si c’est évidemment nécessaire. Il s’agit aussi d’élargir la perspective, d’en faire un combat pour la réappropriation des services publics et du social par les usagers-citoyens, aux côtés des salariés, contre l’Etat néolibéral qui a entrepris leur démantèlement. C’est un combat clairement politique.

IV- Mener la transition écologique et sociale avec le levier de la refondation des services publics par l’implication des citoyen.ne.s

La transition écologique et sociale n’est pas seulement un choix, c’est une nécessité. Nous n’y arriverons pas seulement par des investissements dans les énergies renouvelables, les économies d’énergie et les bons gestes demandés aux citoyens, sans que l’on change en même temps le modèle de développement productiviste et son système de valeurs.

Cette transition sera un processus global, qui touchera la vision du monde, les systèmes de valeurs, la forme même de l’Etat et tous les aspects de la vie sociale et pas seulement l’économie, aujourd’hui dominante, et qui doit être mise au service de l’humain et du respect de la nature. Elle devra aller de pair avec une réduction drastique des inégalités, y compris environnementales, la lutte contre toutes les formes d’oppression et de discrimination, le renforcement des solidarités et un renouvellement de la vie démocratique, condition sine qua non de sa réussite. On pourrait même dire que « cette transition sera le retour du politique ou ne sera pas », car il s’agit en réalité d’un bouleversement en profondeur, de l’édification d’une civilisation nouvelle.

Les services publics devront jouer un rôle majeur dans cette transition écologique et sociale, car ce sont les principaux leviers de la solidarité et de l’action collective, l’un des instruments privilégiés de la politique, qui devra prendre le pas sur économie au lieu de lui être subordonnée. On devine, au poids que représentent aujourd’hui les firmes transnationales, les grandes banques, que le combat sera rude.

La lutte pied à pied contre leur démantèlement doit pour cela s’accompagner d’un travail de reconquête, face aux dégâts produits par des années de « pilotage » croissant par la rentabilité financière et la concurrence, selon les critères capitalistes, et l’attaque totale que leur livre Macron, révélée dans toute son ampleur son projet CAP 22.

Ce travail de reconquête passe par l’implication directe des usagers – citoyens, aux côtés des agents, dans le pilotage des services publics, pour lutter contre l’influence des lobbies, mais aussi la technocratie et l’ «expertocratie » au sein de l’appareil d’Etat, pour reprendre le terme d’I.Stengers et de P.Pignarre. Par la participation, tant à l’échelle nationale que locale, aux décisions sur les grandes orientations et sur la gestion, il s’agit de « transformer les services publics en institutions du commun » (P.Dardot et Ch.Laval), qui donneront plus de sens au travail des agents que les méthodes managériales préconisées par le rapport CAP 22.

Cette démarche vaut aussi pour la création de nouveaux services, là où apparaissent des besoins non satisfaits, qui devront gérés le plus près des usagers.

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Il y a ainsi de nombreux intérêts communs entre les mouvements qui se mobilisent au nom de l’écologie et celles/ceux, agents et usagers, qui se battent pour de meilleurs services publics, agents et usagers, base d’une alliance pour rallier une grande partie de la population. Il s’agit, ni plus, ni moins, de défendre l’intérêt collectif, contre une classe dirigeante qui veut tout pour elle, et au-delà, changer la trajectoire dans laquelle s’est engagée (fourvoyée) l’humanité.

Relevons le défi ! Promouvons la force créatrice de la société, portons l’espoir face au désenchantement d’un monde technocratisé et sans utopies !